J’ai accompagné Grand-Homme en congrès. Évasion conjugale qui fut fort bénéfique. Plaisir que de se retrouver parmi une horde de gens qui ne connaissent rien de vous. Plaisir que de s’offrir à découvrir, plaisir que de découvrir d’autres gens et de tout construire sur une page blanche. Rares sont les occasions qui s’offrent à nous.
Discussion « ouf » avec un conseiller pédagogique rencontré là-bas. De fil en aiguille, je parle de mon livre, des événements qui m’ont amenée à l’écrire. La mort explorée sous toutes ses coutures. Pas la mort qui rend mal à l’aise. Non. La mort et ses mille possibilités, la mort que l’on cherche à comprendre, à désamorcer, à apprivoiser. La mort comme amorce philosophique.
Il m’est arrivé à quelques reprises ces derniers mois de ressentir une panique intérieure suite à des commentaires de mon entourage sur mon fils Thomas. Sur certaines de ses habitudes que moi, sa mère, j’ai "oubliées". Trop de détails le concernant me sont actuellement inaccessibles.
Je craignais qu’il en soit ainsi. Dès les premiers jours ayant suivi sa mort. C’est pourquoi je me suis empressée de noter le plus de choses possible, des mots-clés rappelant situations, habitudes, anecdotes sur lesquelles je voulais élaborer dans son livre de bébé (ce que je n’ai toujours pas fait près de quatre ans après).
En discutant avec cet homme, donc, il m’a proposé la théorie plus qu’intéressante de l’ intelligence émotionnelle d’un certain Goleman. Je connaissais l’état de choc, je sais que je suis passée par là, je sais qu’une part inconsciente de moi a tout cadenassé ce qui concerne mon fils pour me permettre de continuer.
Grosso moddo, cet auteur (Goleman) suggère que lorsqu’un « coup d’état émotionnel » survient, le cerveau rationnel se déconnecte de la part émotive concernant un événement particulier pour survivre. Il l’isole, le calfeutre, le met en quarantaine. Amnésie partielle, comme pour une crise de folie passagère. J’ai plusieurs fois reconnu cela à cause de cette manière froide et détachée d’être qui me caractérise lorsque je parle de lui, mon petit garçon parti trop tôt.
J’expliquais à mon voisin de table mon incompréhension, mon sentiment d’injustice vis-à-vis le fait que d’autres personnes aient emmagasiné à son sujet beaucoup plus de détails en mémoire tandis que pour moi, chaque souvenir émergent subitement est une fête secrète et émotive dans mon cœur. Une de mes craintes était que une fois que cette « amnésie partielle » sera terminée, que ce choc sera bien intégré, eh bien qu'il ne reste plus que des lambeaux de souvenirs réels, qu'ils aient eu le temps de pâlir au point de s’effacer.
Mon voisin de table, un adepte de cet auteur, m’a assurée que non, que tout était encore bien là, que tout ce qu’il manquait, c’était le pont entre le rationnel et l’émotif. À l’idée qu’il ait raison, l’émotion qui déferle là, en ce moment, vous n’avez pas idée.
Quelques jours après ces intenses discussions sur la mort qui finalement ont soulevé beaucoup plus de remous que je ne l’aurais d’abord imaginé, un rêve de lui. Pas du voisin de table, mais bien de mon fils.
Un rêve dans lequel, contrairement aux douze rêves de lui si elfiques, si magnifiques, si purs, si doux, si intenses, si lents, si vrais, si spirituels, si apaisants, empreints d'une indéfinissable quiétude que j’ai faits de lui les douze mois qui ont suivi son départ et où je me trouvais dans son monde plein de grâce à communiquer avec lui sans jamais avoir à ouvrir la bouche, uniquement par une sorte de télépathie sentimentale d’une indéniable authenticité, c’était lui qui était revenu le temps d’un contact hors du temps avec moi.
Juste lui et moi, une belle journée d'été, moi assise sur le deck de la piscine, yeux mi-clos, lui dans mes bras, moi qui le berce contre mon cœur en silence. L’activité autour est diffuse, nous sommes dans une bulle intouchable. Quiconque le voudrait ne pourrait briser ce moment. Le danger, la peur, le doute n'existent pas. Nous sommes ailleurs, où le concept même d’agression (quelle qu'elle soit) n’est pas. Comme toujours, ni lui ni moi ne disons mot. Comme toujours, juste une espèce d'énergie ou d’amour universel comme langage. Nous ne parlons pas, nous ressentons. Nous sommes dans un état de paix intérieure indéfinissable.
Nous savons tous deux qu’il repartira mais on ne s’en inquiète pas, on ne fait que profiter du moment dans une parfaite communion des âmes (ou des cœurs, je ne sais trop) avant que lui ne doive s’en retourner dans son monde. Ses départs (ou les miens) ne sont jamais tristes. Ni pour lui ni pour moi. Ses départs sont juste…naturels, sans déchirure, sans rien raviver de la douleur de la perte. Bien au contraire. Ses départs me laissent pleine d’un amour infini, d’une foi inébranlable. Je dirais même que ses départs me laissent encore plus forte.
Cela faisait deux ans que je n'avais pas rêvé à lui. Plus qu'un baume, ces rêves sont des vitamines pour le coeur.